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Coup de théâtre à Drouot : suite !

Nous avons été aimablement accueillis par le nouveau possesseur de l’ouvrage, Mr Briot, dans sa librairie « De la Terre à la plume » à Paris. Fructueux échange dont voici les étapes.

Du dessin de couverture à la plaque gravée

Dans un premier temps, nous avons mis en regard la couverture inédite et le dessin du projet de couverture attribué à Doré, conservé à la BnF. Nous observons entre le dessin et la plaque gravée des différences à la fois au niveau du décor représenté et au niveau du titrage.

Sur le dessin, l’ogre sourit la bouche entrouverte, laissant apparaître ses dents. Il fixe avec gourmandise les personnages en dessous, de ses yeux globuleux et grands ouverts. Sur la plaque, l’ogre affiche un sourire plus large, dévoilant presque toute la rangée de dents. Son regard humain « ordinaire » lui donne un air plutôt goguenard et légèrement inquiétant, sans toutefois paraître monstrueux. Par ailleurs, le couteau et la fourchette qu’il manie diffèrent un peu. La longueur des ustensiles a changé, sans doute pour mieux équilibrer la composition par rapport aux tailles du chat et du loup, mais ce faisant la fourchette, plus longue, ressort davantage par rapport au couteau.

Enfin, le chat et le loup qui, sur le dessin, semblent en mouvement et presque joyeux, arborent sur la plaque un regard fixe inquiétant, bizarrement songeur pour l’un et un peu féroce pour l’autre. Du dessin à la plaque, ces personnages deviennent cruels et menaçants.

Ainsi, les animaux qui sur le dessin semblent faire partie de la troupe d’acteurs en costume venus installer le décor et interpréter les rôles, sur la plaque ils figurent les personnages eux-mêmes, surgissant sans lien ni interaction entre eux. Sur son dessin, Doré instaurait une distance avec les récits, en faveur d’une connivence avec le lecteur, mais celle-ci s’est estompée dans le travail de gravure.

Remarquons aussi le nom sur la lame « Heustache Dubois », absent du dessin.

Il ne s’agit pas, contrairement à ce que l’on pourrait penser, du nom graveur de la plaque (il n’est d’ailleurs pas suivi de SC, abréviation de ‘sculpt.’). Ce nom correspond à la marque du couteau, et renvoie à son nom générique, l’eustache, qui selon le dictionnaire de l’Académie française (1835) est une « sorte de couteau grossier, dont le manche est ordinairement de bois, et dont la lame n’est pas assujettie par un ressort » (baptisé ainsi en l’honneur d’un coutelier de Saint-Étienne, Eustache Dubois, qui à la fin du XVIIe siècle popularisa le modèle). L’usage du « H » en initiale du prénom ainsi que du « v » à la place du « u » dans l’orthographe – interchangeable jusqu’à la Renaissance – participent à donner un style ancien. Mais ce ne sont pas les seules différences, la graphie du titrage a également été modifiée.

Du titrage du dessin à celui des couvertures

Si le dessin, aussi bien que la couverture historiée et la couverture courante, mettent en avant le nom de Perrault par la taille des caractères, et en second le titre lui-même ainsi que le nom de Doré, ce qui place à égalité d’importance le contenu littéraire et iconographique, les choix typographiques différents suggèrent des imaginaires distincts.

Sur le dessin, les lettres capitales à la forme brisée, anguleuse, terminant en boucles et en queues, donnent au titrage un style gothique (période médiévale également suggérée par la toque à plumes du personnage central).

Sur la couverture historiée, seule la typographie utilisée pour « Perrault » est de style gothique, tandis que celle de « contes » (en capitales ornées) renvoie au style baroque, et celle composant les noms de Doré et Hetzel (en capitales grasses, rectangulaires et sobres) ancrent l’artiste et l’éditeur dans leur temps. Les choix de type d’alphabet de la couverture historiée évoquent ainsi des contes anciens interprétés par un artiste moderne chez un éditeur moderne.

Ces messages disparaissent de la couverture courante où le titrage composé uniformément (avec une typographie, elle-même choisie pour s’harmoniser avec le médaillon central orné de rameaux fleuris en arabesques) inscrit l’ouvrage dans le style de l’époque romantique. Au-delà du titrage, c’est le lien graphique de la reliure au contenu du livre et la “patte” de Doré qui s’estompent.

Remarquons aussi que, sur le dessin et la couverture historiée, le titrage en figurant dans un écu à la manière des armoiries, confère à l’ouvrage et à son contenu une forme de noblesse, tandis que la couverture courante relègue aux encoignures les écus aux motifs des contes.  Enfin, entre la couverture de l’édition courante et celle inédite, une différence fondamentale de fabrication amène à des hypothèses sur l’origine de cette dernière.

De l’exemplaire courant à l’exemplaire rare

Si les deux ouvrages ont en commun l’impression sur un “papier spécial du marais” et des contreplats en papier marbré, le premier est décliné en percaline (une reliure industrielle en toile, travaillée pour obtenir l’aspect du chagrin), tandis que le second bénéficie d’une reliure en chagrin.

L’ouvrage plein cuir vu à Drouot est donc d’évidence un exemplaire rare, non seulement du fait de sa plaque historiée, mais de sa reliure indiquant qu’il fait partie d’un tirage exceptionnel. L’hypothèse d’un tirage d’essai (comme il en existe chez le même éditeur pour les ouvrages de Jules Verne) est donc exclue.

La reliure plein cuir est une reliure de prestige, souvent qualifiée de « reliure de présent » car elle était commandée spécialement (par un souverain, une institution, un mécène, un auteur) pour faire du livre un objet d’apparat destiné à être offert.

Il semble peu probable, compte tenu de la situation économique de la maison d’édition dans les années 1860 (et des énormes coûts de fabrication de l’ouvrage courant), que cet exemplaire luxueux ait été à l’initiative de Hetzel. Aurait-il été alors commandé par Doré lui-même qui, déçu de voir son projet de couverture écarté, aurait décidé de le faire relier à ses frais ? Cet exemplaire était-il pour sa bibliothèque personnelle ou destiné à être offert ?

L’absence d’informations sur la provenance de l’ouvrage, notamment sur ses précédents possesseurs, ne nous permettent malheureusement que ces vagues hypothèses.

Ghislaine Chagrot & Pierre-Emmanuel Moog

Colloque “Public(s) et Illustration(s) jeunesse(s) : regards, pratiques et perspectives”

Quand Gustave Doré illustre les contes de Perrault, le potentiel narratif du choix des scènes

À partir de deux exemples tirés de Cendrillon ou la pantoufle de verre, et du Petit Poucet, nous montrerons comment les compositions de Doré, en comparaison avec celles de ses confrères, contemporains et modernes, exploitent le potentiel narratif que recèle le choix d’une scène, et l’instant précis dans la scène. Nous montrerons ainsi, qu’outre ses qualités visuelles propres, l’illustration possède un véritable pouvoir herméneutique.

Ghislaine Chagrot et Pierre-Emmanuel Moog

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Parution : “L’âge du petit chaperon rouge dans les illustrations”

Dans notre article “ L’âge du petit chaperon rouge dans les illustrations” qui vient de paraître dans la revue L’oiseau bleu (Université de Lille, Unité Labellisée de Recherche ALITHILA – Analyses Littéraires et Histoire de la Langue), nous nous intéressons à la représentation de l’héroïne dans les éditions illustrées du conte de Charles Perrault. L’âge de l’héroïne, celui d’une fillette encore immature, s’avère crucial pour la compréhension du récit, bien qu’un âge précis ne soit jamais indiqué explicitement.

La rencontre du Petit chaperon rouge et du loup

Pour autant, il est possible de l’approcher à partir de différents éléments du texte, et par comparaison avec le personnage de la version des frères Grimm. Or les très nombreuses rééditions représentent l’héroïne à des âges très différents, de la toute petite fille à la jeune femme, et une tendance au rajeunissement du personnage se dessine entre le XIXe et le XXe siècle, en meilleure conformité avec son âge dans le texte. Pourtant, il est difficile de rendre compte de cette évolution seulement par la volonté des illustrateurs d’une meilleure fidélité au récit. En effet, l’illustration dans son rapport au texte, reflète aussi bien la prise en compte de la moralité du conte que des logiques externes dictées par un modèle éditorial orienté vers la littérature de jeunesse.

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Ghislaine Chagrot et Pierre-Emmanuel Moog

Parution : “Quand Doré transforme un chat en icône.”

Dans notre article “Quand Doré transforme un chat en icône” qui vient de paraître dans les actes du colloque “Le Chat botté dans ses expansions hypertextuelles” sur le site Fabula, nous nous intéressons à une des illustrations de Gustave Doré pour Le Chat botté, celle représentant la scène du chat appelant à l’aide lors de la noyade du marquis de Carabas. La figure du chat, formidable, toutes griffes dehors, paré de pied en cape, a connu un destin extraordinaire : elle est devenue une icône des contes de Perrault et du merveilleux en général. Son succès s’explique par l’originalité de la composition immersive qui met le chat en vedette dans la scène et le rend plus impressionnant qu’il ne devrait l’être pour jouer son rôle narratif. Décalée dès l’origine de son contexte narratif, la figure du chat a pu ainsi prendre son autonomie pour s’adapter à d’autres contextes.

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Ghislaine Chagrot, Pierre-Emmanuel Moog

Parution : “Les premières éditions espagnoles des Contes de Perrault illustrés par Gustave Doré.”

Dans notre article “Les premières éditions espagnoles des Contes de Perrault illustrés par Gustave Doré”, qui vient de paraître dans la revue Ondine (2021, n°6) nous nous intéressons à l’édition en langue espagnole publiée par Abel Ledoux, en mars 1863. Nous montrons que si celle-ci comprend l’ensemble des textes mais seulement une partie des illustrations de Doré, c’est fondamentalement le projet éditorial qui diffère, détournant le programme artistique et illustratif initial de l’édition Hetzel vers un modèle plus commercial. Cependant l’histoire des illustrations par Doré des contes de Perrault en Espagne n’a pas commencé avec l’édition Ledoux : une édition publiée dès 1862 par l’éditeur La Maravilla contient des illustrations qui leur ressemblent étonnamment. Leur comparaison met en valeur le projet illustratif fort de Doré.

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Ghislaine Chagrot, Pierre-Emmanuel Moog

Quand Doré transforme un chat en icône

L’édition Hetzel des contes de Perrault illustrés par Gustave Doré, parue en 1861, est emblématique de l’illustration des contes merveilleux. Parmi les quarante images de cet ouvrage, celle du conte « Le Chat botté », représentant la scène du chat appelant à l’aide lors de la fausse noyade a connu depuis un destin remarquable. Comment expliquer son succès extraordinaire, immédiat et durable ?Le fils du meunier est dans l'eau tandis que le chat appel à l'aide

Nombreux furent les dessinateurs, avant et après Doré, à illustrer la scène du chat appelant à l’aide. Pourquoi celle de Doré connaît-elle un tel succès ? Comparons-là par exemple à celle de A. Chasselat (1810) ou J. J. Grandville (1837) :

La scène du chet appelant à l'aide alors que son maître le fils du meunier, feint de se noyer telle qu'elle est dessinée par Charles Chasselat vers 1810.

La scène du chet appelant à l'aide alors que son maître le fils du meunier, feint de se noyer par Grandville vers 1837.

“Le chat botté”: dessin de Grandville, vers 1837. Copyright : Musée des beaux- arts de Nancy.

L’image de Doré révèle un chat spectaculaire : botté, ceinturé, capé, chapeauté, plein de panache et aussi d’une étonnante agressivité ! On a un chat qui prend la lumière, et occulte le contexte narratif de la scène. Un chat qui, parce qu’il est détaché de son contexte originel, peut d’autant plus facilement être récupéré pour de nouveaux contextes, être repris et réinventé, prendre son autonomie par rapport au personnage d’origine du conte de Perrault, et vivre d’innombrables vies.

 L’article complet est à paraître bientôt sur le site de Fabula. Il fait suite à notre communication au colloque « Le Chat botté dans ses expansions hypertextuelles » qui s’est tenu à l’Université de Lille le 3 février 2020.

Ghislaine Chagrot et Pierre-Emmanuel Moog